La Garance : un chouette colorant, ou Satan en poudre ?

Je travaille trop.
Si si.
C’est pour ça que je ne vous cause plus, ou alors à peine, sur Facebook, pour demander si par hasard vous connaîtriez pas une nénette d’1m75 motivée pour se faire tirer le portrait façon « jour J ».

Avouez que c’est quand-même moche : sous prétexte que je suis photographe de mariage de mon état, et que je mets sur pied quelques shootings d’inspiration (un truc que je ne manquerai pas de relayer dans ces pages quand ça sera publié, pour faire ma crâneuse), je pense mariage, respire mariage et rêve mariage encore plus qu’une jeune fiancée à 1 mois du D-Day (comme on dit quand on est classe et qu’on parle un peu anglais).
Moi qui me suis mariée sous trois rubans dans le fond du jardin de mes parents.
Non, vraiment, il faut que ça cesse.

J’ai donc profité d’un passage impromptu dans mon ancien labo il y a deux jours (toujours pour une histoire d’inspiration mariage, mais passons) pour me rappeler que, au fait, j’avais un Boudoir, et que ça serait sympa d’écrire dedans des fois.
Et vu que j’avais un article presque prêt sur le henné additionné de garance, commencé il y a au moins euuuh… bref, commencé, je prends mon courage à deux mains et mon clavier dans l’autre, et je vous livre toutes mes réflexions sur le sujet.

garance colorant ruoge cheveux

La racine de garance en poudre, que l’on peut se procurer sur la plupart des sites qui vendent du henné, a une chouette couleur rouge qui rempli d’espoir quand au rendu final sur la tignasse.

La garance, qu’est-ce que c’est ?

La garance, qui est utilisée en teinturerie depuis l’antiquité, est une plante tinctoriale de la famille des Rubiacées, a été beaucoup utilisée en France entre 1600 et 1870. Pensez-vous, elle a même teint les pantalons de Napoléon, avant d’être remplacée par son principal colorant synthétique, l’alizarine. (1,2)
C’est dans la racine de la garance que se trouvent l’alizarine et la purpurine, mais aussi 35 autres anthraquinones, au nombre desquels se cache quelques composés moins choupis que leurs amis. (1,3)

Comment ça il y a des trucs pas choupis dans ma poudre de Garance ?

Vous avez peut-être lu, sur quelque site qui prédit la fin du monde amenée par les cosmétiques, que la garance était cancérigène. Et pour une fois, c’est pas que des menteries.
La garance a été particulièrement étudiée du point de vue médicinal, du fait de ses utilisations en phytothérapie et en médecine traditionnelle, vu qu’elle a des effets bénéfiques dans le traitement des calculs rénaux et urinaires. (1,2) Et pas de moule, elle contient un composé pas très sympathique, la lucidine — après tout, lucidine ça commence comme Lucifer, on ne sera pas outre mesure étonné.

La lucidine, donc, a la fâcheuse manie de se fixer à des endroits où elle ne devrait pas, ce qui fait d’elle un agent mutagène, (1,4-5) et a priori elle a deux trois copines pas très fréquentables non plus (la rubiadine, la mollugin et la purpuroxanthine). (2,6)

garance en poudre

Pour intégrer la racine de garance à mon henné, j’ai d’abord pesé 50 g de poudre de garance, que j’ai laissé infuser 10 minutes à part.

Je vous avoue que je me suis mis ma garance sur la tête sans trop me poser de questions à l’époque, en partant du principe que si je n’en avalais pas trois cuillères au petit déjeuner, il avait quand-même peu de chances que ça soit toxique.
En plus, vous pensez, un produit naturel vendu sur des sites alternatifs de consommation raisonnée, c’est pas comme si ça pouvait être risqué (qu’elle dit la fille qui a fait un article sur la pierre d’alun. Comme quoi, on peut être cruche des fois…).

C’est en décrivant mon expérience avec la garance que je suis tombée sur un article de gens qui envisagent même des effets mutagènes jusque dans la laine teinte à la garance. (2)

Ah, mais alors, la poudre de Garance, cancérigène ou pas ?

Ben, j’ai envie de vous dire : comme d’hab’, y’en a qui disent « Franchement, on peut pas le prouver, lalalalala, j’entends pas, c’est çui qui dit qui l’est » (7), et d’autres qui disent que si, grave, même, sur la drosophile, la salmonelle et le rat. (2,5-6,8).
C’est bien ça, on n’en sait rien.

henné et garance en poudre

J’ai ensuite intégré ma bouillasse de garance infusée à 200 g de henné — moitié henné d’Égypte, moitié Rajasthan, pas spécialement pour faire un mélange qui déboîte mais surtout parce que c’est ce qui restait dans mes tiroirs.

Rhâââ, mais alors, garance ou pas garance ?

Pour une fois, l’indicible dilemme, l’inégalable nœud gordien est finalement facile à trancher.

Mesdames, messieurs, devant vos yeux zébahis, laissez moi vous presenter ♫Tadaaaaam : le rapport bénéfice / risque.
(Je mettrais bien des étoiles autour pour qu’on le voit mieux, mais c’est comme le Comic sans MS, j’peux pas).

C’est con comme chou : dans tout ces cas qu’on a pu voir ensemble, c’est un peu toujours la même chose qui revient. Il y a un risque potentiel, qui est mal estimé aujourd’hui à cause de tout ce qu’on sait et de tout ce qu’on ne sait pas.
Suis-je prête à prendre ce risque ?
Franchement, si ça me simplifie beaucoup la vie, des fois oui, des fois non. Il n’y a pas de décision universelle, de bon ou de mauvais choix, il y a juste les choix que chacun fait, en connaissance de cause.

Pour la garance, c’est pas dur.
Matez voir la photo ci-dessous, y’a une réglette pour voir avant / après, c’est grave ludique.
Ouais ouais ouais.
Pour moi, c’est tout vu, je pense que la garance, je ne vais pas me compliquer la vie avec tellement je ne vois pas la différence entre avant et après…

J’ai utilisé un flash de studio et j’ai marqué ma position histoire d’avoir sensiblement la même lumière qui tombe sur ma flamboyante crinière à quelques jours d’intervalle. Alors OK, c’est peut-être un peu plus vif après. Mais alors, vraiment de loin, et ça peut tout à fait être dû à autre chose.

Pour les gens qui veulent quand-même essayer la garance

Après tout, on l’a dit, il n’y a pas de sot choix, et potentiellement si vous êtes blonde ça sera plus efficace que sur mon châtain moyen recouvert au henné.
Personnellement, j’ai fait tout comme indiqué : j’ai pesé 50 g de garance pour 200 g de henné. J’ai laissé infusé ma garance 10 min dans l’eau bouillante avant de la mélanger à mon henné — moitié henné du Rajasthan, moitié henné d’Égypte.
J’ai obtenu un mélange qui rappelait plus la mousse au chocolat loupée que le caca de volaille souffrant de désagréments gastriques, un agréable changement visuel par rapport à d’habitude.
Niveau odeur, texture, et malheureusement au niveau résultats, aucun changement par rapport à un henné simple.

mélange henné et garance

Le mélange henné + garance a carrément plus la classe visuellement que le henné tout court. M’enfin, c’est quand-même là son seul avantage.

Si on a un bénéfice = 0*, avec un surcoût, un temps de préparation accru et un risque potentiel, franchement, moi je pense qu’il ne faut pas s’acharner.
(* Je ne compte pas l’amélioration de l’aspect visuel comme un réel bénéfice.)
Ça n’est pas toujours aussi simple, mais ici le rapport bénéfice / risque n’est vraiment pas en faveur de la garance.

Pour les ceusses qui aiment prendre plus de risques

Suivant le milieu dans lequel la poudre de garance se trouve, sa couleur va changer : de rouge vif en présence d’aluminium, elle devient rose en présence d’étain, pourpre avec du plomb, violette avec du magnésium et jaune avec du cuivre. (1)

On ne vous conseille certainement pas de jouer les apprenties sorcières, particulièrement pas, et j’insiste bien là-dessus, avec du plomb. Par contre je crois que certaines utilisent un mélange garance + poudre d’alun. Effectivement, on a plus de chances d’obtenir un beau rouge, mais franchement, faut-il se laisser de l’aluminium en solution pendant plusieurs heures sur le crâne ?
On en a déjà causé, j’ai tendance à penser que non…

OK, mais comment avoir une teinte rouge quand on est châtain ?

Franchement, en dehors des colorations chimiques, j’avoue que je n’ai pas la réponse.
Si jamais vous l’avez, je suis preneuse !

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BIBLIOGRAPHIE
1. G. Cuoco, Étude chimique et caractérisation de principes colorants historiquement employés dans l’impression des indiennes en Provence, Thèse. Université d’Avignon : s.n., 2009.
2. I. Jäger, C. Hafner, C. Welsch, K. Schneider, H. Iznaguen, J. Westendorf, The mutagenic potential of madder root in dyeing processes in the textile industry, Mut. Res. 2006, Vol. 605, 1, pp. 22-29.
3. Z.S. Marković, N.T. Manojlović, S.R. Jeremić, M. Živić, HPLC, UV-Vis and NMR spectroscopic and DFT characterization of purpurin isolated from Rubia tinctorum L., Hemijska industrija. 2013, Vol. 67, 1, pp. 77-88.
4. B. Blömeke, Poginsky, C. Schmutte, H. Marquardt, J. Westendorf, Formation of genotoxic metabolites from anthraquinone glycosides, present in Rubia tinctorum L., Mut. Res. 1992, Vol. 265, 2, pp. 263-272.
5. J. Westendorf, B. Poginsky, H. Marquardt, G. Groth, The genotoxicity of lucidin, a natural component of Rubia tinctorum L., and lucidinethylether, a component of ethanolic Rubia extracts, 1988, Cell Biology & Toxicology, Vol. 4, pp. 225-239.
6. F. Marec, I. Kollarova, A. Jegorov., Mutagenicity of natural anthraquinones from Rubia tinctorum in the Drosophila wing spot test, 2001, Planta Medica, Vol. 67, pp. 127-131.
7. IARC. Monographs on the Evaluation of Carcinogenic Risks to Humans : Some Traditional Herbal Medicines, Some Mycotoxins, Naphthalene and Styrene. s.l. : International Agency for Research on Cancer, 2002. Vol. 82.
8. Y. Yasui, N. Takeda, Identification of a mutagenic substance, in Rubia tinctorum L. (madder) root, as lucidin, 1983, Mutation Research, Vol. 121, pp. 185-190.

13 Comments

  1. Bien heureuse de revoir de l’activité sur ce blog ! 😀
    Je ne suis jamais déçue, j’apprends toujours quelques chose.
    Et puis, je retrouve la citation des sources que j’apprécie énormément et qui est rare sur les autres sites.
    Merci à toi

    • Merci !
      Il y a eu une période où j’avais vraiment pas le temps, et étonnament, là j’ai encore moins le temps mais ça me permet de faire un vrai break par rapport au boulot qui me trotte dans la tête. Donc je vais essayer de reprendre un rythme de parution décent 🙂

  2. Je me suis ruée sur l’article dès que j’ai l’ai vu sur mon fil rss ! Toujours aussi chouette les articles précis et documentés ! En parlant de bénéfices/risques, étant enceinte de 6 mois, le Henné est-il safe rapport aux métaux lourds et autres indésirables ? J’ai du mal à gérer le retour de mes cheveux blancs qui étaient bien planqués avec le Henné du Rajasthan. Un grand merci !

    • Hahaha, c’est gentilnbsp;!
      Je ne sais pas bien par contre pour ton cas, j’essaierai de relire les publis sur le henné. J’ai envie de te dire que si c’est un henné pur sans sels de picramate ajoutés, normalement c’est assez safe, mais d’un autre côté on n’est quand-même jamais trop prudente avec une grossesse — oui, je sais, ma réponse ne sert à rien, tu en étais probablement déjà arrivée là toute seule 🙂

  3. Article très intéressant, même pour moi qui ne fais pas de henné. Du coup je me demande s’il y a d’autres poudres qui seraient aussi potentiellement dangereuses.
    Il y a le red kamala qui fait un beau rouge apparemment, pas mal de personnes en sont contentes.

    • Je ne saurais pas te répondre pour les autres poudres, jusqu’à présent je m’étais contentée du henné, donc je n’ai aucune connaissance sur le sujet.
      J’ai vu passer le red kamala aussi, je vais peut-être tenter — en faisant la bibliographie avant l’expérience, cette fois-ci 😉

  4. Super contente que tu sois de retour !

    Pour la garance, Satan ou pas, je passe mon chemin, ayant 2 mains gauches option boulet 😀

    • On ne peut pas décemment abandonner ses lectrices plus d’un an 🙂
      Donc le henné, pas moyen non plus, avec ces deux mains gauches ?

      • Pour « l’abandon », je ne suis pas du tout dans cet état d’esprit. Je n’ai jamais pensé que mes blogueuses préférées me devaient quoi que ce soit. Je suis simple comme fille : si y a un article, je suis contente. Si y en a pas, j’attends.
        Le henné, oui, ça me tente, mais pas toute seule dans ma sdb ! Oh non… Je vais ruiner 25 serviettes, m’en coller à des endroits ou je n’en veux pas, barbouiller la pièce… Je sais juste que je vais le regretter lol
        J’ai arrêté les colos chimiques (semi-permanentes) il y qq mois, surtout parce qu’en s’estompant, mes longueurs devenaient blondes (d’un blond passé et terne) alors que je suis châtain foncé.
        Et passer chez le coiffeur tous les 15 j, ça ne m’allait pas.
        Donc je suis en plein statu quo.
        L’objectif number one est de me débarrasser de mes longueurs fadasses, une fois que ce sera fait, j’aviserai. L’idéal serait de trouver un salon de coiffure qui propose le henné… ou d’accepter mes cheveux blancs une fois pour toute (ce qui n’est pas exclu).

        • Hahaha ! C’est juste que moi, je me sens (parfois) un peu coupable d’avoir commencé un truc qui plaît et d’avoir un peu laissé tomber.

          Et pour le henné, même en tant qu’utilisatrice expérimentée, je crois qu’on fait toutes ça ! La salle de bain est forcément un champ de bataille, je n’utilise que des serviettes foncées, et immanquablement j’en retrouve dans mes oreilles.
          Par contre si tu envisages d’accepter tes cheveux blancs, passer au henné n’est pas une bonne idée, parce que ça ne détaint JAMAIS ! Du coup il faut laisser tout repousser pour retrouver sa couleur naturelle, ça peut être long…

          • Je rejoins l’avis de kiki37. Personnellement, cela me rendrait triste que tu sentes coupable de ne pas poster plus souvent parce que nous apprécions ton travail. Je sais très bien que les bloggeuses que je suis (du verbe suivre xD) ont une vie à côté et (hors exception) il doit être difficile de tenir un rythme soutenu. Je ne serais pas capable de trouver le temps nécessaire pour tenir un blog et poster toutes les semaines tellement je suis mal organisée donc je comprends tout à fait que tu ne puisses pas nous abreuver d’articles. Surtout gardes du plaisir à faire ce que tu fais sans trop de pression 😉 J’estime beaucoup les personnes comme toi qui partage le fruit de leur travail comme tu le fais avec tes blogs 🙂

  5. Merci pour ce site si précieux et complet de par ses références scientifiques que j’ai rencontré en faisant une recherche sur la garance. Ne pouvant plus utiliser les teintures chimiques (pour couvrir uniquement mes racines ) suite à un cancer, j’utilise le hené et je voudrais bien savoir ce que vous pensez de l’indigo (plante, de couleur verte différente de l’indigo chimique qui lui est assez nocif et de couleur bleue). Mes recherches n’ont rien donné de bien spécial.Par contre ce mélange me donne des démangeaisons…par contre une chose est sûre, je n’utiliserai plus la garance…
    Avec mes remerciements.

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